A ce jour et pour toujours,
Les Oiseaux restent mon film préféré d'Alfred Hitchcock, mon film préféré tout court. Pour de multiples raisons et plus particulièrement pour son côté "fable"; pour l'absence d'explication concernant les attaques des oiseaux; pour les différents niveaux de lecture que l'on peut lui trouver; pour son montage, peut-être l'un des plus réussis de toute l'histoire du cinéma; pour ces personnages abstraits véritables archétypes qui évitent l'écueil de la caricature, etc, etc... L'un des aspects qui m'a le plus marqué est la place des femmes dans ce film, prédominante voire écrasante, d'une façon assez inédite chez Hitchcock. Chacune de ces femmes est différente des autres et si je restreins, dans un premier temps, cet article aux personnages principaux, il conviendrait de prendre aussi en compte certains personnages féminins secondaires comme la vendeuse d'oiseaux, l'ornithologue aigrie et la mère de famille terrifiée.
Mélanie Daniels (Tippi Hedren)
Si l'on se penche un peu sur les premier rôles, on constatera que nous avons un rapports de 4 personnages féminins contre un personnage masculin. Le choix de ce dernier m'a d'ailleurs toujours paru un peu curieux. L'acteur, Rod Taylor, fait un peu penser à un Cary Grant version supermarché. Or Hitchcock en est à une période où il ne commet plus d'erreur de casting, où il sait exactement ce qu'il veut et où il l'obtient. Malgré ses allures de ténor du barreau de San Francisco et de bourreau des coeurs, Mitch Brenner n'a pas l'aura d'un héros et surtout pas d'un héros hitchcockien. Il est soutien de famille sans être père de famille (James Stewart dans
L'homme qui en savait trop), il est empêtré dans une situation qui le dépasse sans être véritablement capable de la résoudre (Cary Grant dans
La Mort aux Trousses par exemple), etc... Il est toujour presque hitchcockien sans l'être ou le devenir totalement à aucun moment. Si je souligne ce point, c'est parce que les femmes qui gravitent autout de lui ont par comparaison un poids qui me semblent plus important.
Annie Hayworth (Suzanne Pleshette)Si vous ne voyez pas très bien où je veux en venir, sachez que tout est contenu dans la phrase précédente et, plus précisément, à l'endroit où j'ai écrit "les femmes qui gravitent autour de lui"... Qui gravitent... qui gravitent... comme des vautours au dessus de leur proie. Elles ne rêvent que d'une chose, c'est de ne l'avoir que pour elles seules: Cathy Brenner, la petite soeur qui voit en lui un père de substitution; Melanie Daniels et Annie Hayworth voient en lui le prince charmant et Lydia Brenner, la mère possessive, voudrait le garder éternellement sous sa coupe. Mitch est aux prises avec les oiseaux d'un côté et les femmes de l'autre. A moins que... Avez-vous remarqué que les oiseaux ne font pratiquement rien à Mitch, si ce n'est lui égratigner la main? Les autres hommes sont moins chanceux. L'un meurt les yeux crevés tandis qu'un autre explose avec sa voiture. Mitch lui s'en sort, on peut le dire, indemne alors qu'il se trouve assez souvent en première ligne...
Mitch et Lydia Brenner (Rod Taylor et Jessica Tandy)
A partir de là, il n'y a plus qu'un pas à faire, que je franchis allègrement : imaginez que les oiseaux ne soient qu'une manifestation de la guerre que se livre ces femmes pour garder Mitch auprès d'elles. La mère de famille terrifiée le dit bien au restaurant, s'adressant à Melanie Daniels : "ils disent que tout a commencé quand vous êtes arrivée!" Et oui, Bodega Bay vivait bien paisiblement avant cette histoire. Mieux, je dirais que Cathy Brenner, Lydia Brenner et Annie Hayworth avaient réussi à construire un équilibre entre elles, comme un pacte mutuel de non-aggression (Annie Hayworth souligne ce fait) que l'arrivée de Melanie détruit complètement. Cette vision des choses modifie singulièrement la signification que l'on peut donner aux attaques des oiseaux. Elle ne peut en rien constituer une explication pleine et entière au film, mais elle éclaire l'ensemble d'une manière que je trouve très intéressante. D'autant que les attaques successives permettent à chaque fois à Melanie Daniels de gagner du terrain. Le fermier aux yeux crevés éliminent Lydia Brenner de la course, l'attaque de l'école confère à Melanie l'aura d'une mère dans les bras de laquelle se réfugie Cathy, l'attaque de la ville supprime purement et simplement Annie et la dernière attaque fait de Melanie une victime que Mitch aura le devoir de protéger.
Cette idée d'associer les femmes aux oiseaux donnent également une saveur particulière à la fin du film. J'en suis en fait même venu à l'idée que le film se termine par une prise complète du pouvoir par les femmes. Les oiseaux contre l'humanité, symbole des femmes contre l'ordre machiste établi? Les Oiseaux serait-il un manifeste féministe? J'avoue le premier que je tire un peu trop sur la ficelle là. Mais je trouve cela très tentant...
Alex,
Ton analyse est tres interessante! Bien vu!
Daniel